Partager l'article ! Philippe Séguin : Deux ou trois choses encore ….: Après l’émotion du départ d’un homme qui a modifié, je n’ai p ...
Après l’émotion du départ d’un homme qui a modifié, je n’ai pas peur des mots, le destin de ma vie, remontent à ma mémoire beaucoup de petits souvenirs, d’anecdotes, de phrases qui ont fait la richesse de mon quotidien durant les 6 années passées dans l’ombre de ce grand Monsieur.
Henri Guaino et Nicolas Baverez, ses deux principales plumes, ont parlé avec beaucoup de justesse de l’homme, évoquant le symbole de méritocratie qu’il représentait, son sentiment d’être en permanence le mal aimé, ou d’être injustement traité, en particulier après la victoire de 1995. Porteur du discours de la fracture sociale, il aurait dû en toute logique être nommé à Matignon.
Je me souviens que pour tenter de lui faire passer la pilule Chirac lui proposa alors la Mairie de Paris, que se disputaient alors, en interne, Toubon et Tibéri. Séguin faillit se laisser tenter mais avait peur que son image soit associée aux affaires, ou pire, qu’il soit obligé de les couvrir.
Un matin, après avoir vu plusieurs fois Chirac dans son bureau de l’Hôtel de Ville, il me tendit un papier à mettre en forme. C’était un texte annonçant qu’il se représentait à Epinal intitulé « Epinal toujours ». Ce texte manuscrit réaffirmant sa passion pour cette ville, était écrit sur du papier « Le Maire de Paris » que sans doute Chirac lui avait donné pour le tenter un peu plus…
Il sera réélu à Epinal dès le premier tour et laissera avec ou sans regret, qui peut dire à ce moment là, la Mairie de Paris à Jean Tibéri. L’histoire ne repasse jamais deux fois les mêmes plats, dit-on…
En 2001 alors que j’étais depuis 3 ans directeur de cabinet de François Fillon à la Région des Pays de la Loire, Philippe Séguin m’appela pour me demander de venir l’aider 3, 4 mois dans sa campagne parisienne. Après réflexion et malgré l’aval de François Fillon, j’ai décliné la proposition. Sans doute parce que j’avais compris avant lui qu’il n’avait rien à faire dans cette galère où les querelles d’hommes prendraient le dessus sur le débat des idées. Cela me semblait en outre voué à l’échec puisque Tiberi restait candidat avec l’appui implicite de Chirac. Il n’empêche que ce premier et dernier « non » m’a beaucoup pesé et me laisse encore aujourd’hui quelques remords bien naturels lorsque je mesure tout ce qu’il m’avait permis de vivre.
Mes débuts à ses cotés
Après la fascinante campagne de Maastricht, Philippe Séguin me propose de devenir son assistant parlementaire. Six mois plus tard, il est élu Président de l’Assemblée Nationale. Je deviens, à 26 ans, chargé de mission à la Présidence de l’Assemblée Nationale.
Je suis dans sa bouche «le petit», l’homme de toutes les besognes, l’homme à qui l’on confie toutes les missions de confiance, l’homme que l’on envoie 2 mois à Epinal encadrer la campagne des législatives et des municipales. L’homme qui recolle les morceaux avec des parlementaires où les ministres que l’on a maltraités, l’homme qui est de tous les déplacements en France, comme à l’étranger, dans le cadre de la diplomatie parlementaire.
Philippe Séguin aimait la perfection dans l’organisation. Il voulait être toujours à l’heure parce qu’il ne supportait pas les gens en retard. Il lui est même arrivé de me faire refouler un ministre qui avait 15 minutes de retard!
Cette situation m’amena à prévoir large pour ses propres déplacements, si bien qu’il m est parfois arrivé de patienter à ses cotés de longues minutes dans sa voiture embrumée de la fumée de ses gitanes, au coin d’une rue, en attendant l’heure exacte d’un rendez-vous.
Il ne me fit jamais de reproche dans ce sens. Juste peut être une fois où lui rappelant ses exigences il me fit cette magnifique réplique: « ne me mettez pas en face de mes contradictions ! »
J’ai traversé et retraversé 100 fois notre beau pays à ses cotés à l’occasion de toutes les campagnes nationales: réparé avec du scotch des micros qui ne tenaient pas, rafistolé des bouts de discours qui ne venaient pas, fait comprendre à des élus qu’ils ne parleraient finalement pas avant lui faute de temps, ou qu’il fallait changer de salle au dernier moment parce que mieux vaut une petite salle bien remplie qu’une grande salle à moitié vide.
Tout le monde finissait par me craindre ou me plaindre. Moi je m’adaptais plutôt bien à ce personnage hors du commun. Ma récompense venait le soir en écoutant sans lassitude ce tribun exceptionnel parler de la France, de ses souffrances et de ses espérances. Je savais depuis le début que je travaillais pour un homme qui était dans l’histoire.
Le soir, dans l’avion qui nous ramenait au Bourget, nous jouions souvent avec lui, Roger Karoutchi, son chef de cabinet, et Manuela Isnard, son attachée de presse, à la belote.
C’était l’heure de la détente et des confidences. L’homme se livrait un peu à nous et nous devenions l’espace de quelques heures sa seconde famille.
Le lendemain, les compteurs étaient toujours remis à zéro. Les réveils étaient parfois brutaux !
Diplomatie parlementaire :
J’ai en
mémoire une tournée au Moyen Orient qu’il entreprit en 1996 et qui devait successivement nous
conduire en Syrie, en Jordanie, en Israël, à Gaza, en
Égypte et au Liban. Ce périple était, pour le jeune collaborateur que j’étais alors, une succession de rencontres incroyables dans des cadres prestigieux ou symboliques. Si je ne participai pas à
la rencontre avec Hafez El-Hassad, qui avait pour tradition de faire patienter ses invités entre 1 et 4 heures, en revanche je pus participer à la
rencontre avec le roi Hussein de Jordanie déjà très malade, avec Shimon Pérès, avec Rafiq Hariri et enfin et peut-être surtout avec Yasser Arafat à
Gaza qui nous reçut à dîner autour d’un poulet- frites, dans son quartier général. L’osmose entre les deux hommes fut immédiate et je me souviens de cette image forte d’Arafat prenant Séguin par
la main pour le raccompagner, comme il aurait tenu celle de son frère.
JO d’Atlanta
Ce qui devait être un souvenir particulièrement agréable fut sans doute le plus douloureux de mes voyages. Invité par le Comité Olympique International à suivre, durant une semaine, les JO d’Atlanta, Philippe Séguin me proposa de l’accompagner. « Ce ne sera pas des vacances » me prévint-il. Il vous faudra vous occuper de toutes les places et autres accréditations nécessaires pour accéder à tous les sites. L’expérience sans doute unique de participer à des Jeux olympiques en valait bien, pour moi, la chandelle.
Les événements voulurent qu’un avion de la TWA en partance pour Paris s’écrasa quelques jours avant notre départ en baie de New York. Philippe Séguin fut donc chargé de représenter le gouvernement Français auprès des familles, rassemblées dans un hôtel, dans l’attente de la récupération et de l’identification des corps. L’expérience fut douloureuse et éprouvante. Philippe Séguin reçut les familles les unes après les autres, les écouta raconter le malheur qui venait de les frapper. Ici des enfants que l’on renvoyait au pays, là un couple séparé à jamais, ici des parents que l’on ne reverrait plus. Parmi les passagers un des fils du professeur Merieux dont Philippe Séguin était l’ami et qui se jeta en pleurs dans ses bras.
Nous quittâmes New York le cœur serré et l’âme lourde, peu enclins à nous retrouver dans une ambiance festive.
Pour couronner le tout, l’Assemblée nous avait réservé des places pour Atlanta via la TWA ! Le vol fut un peu long …
Philippe Séguin passa ses nerfs à l’arrivée à Atlanta sur un brave
consul qui comprit tout de suite qu’il allait passer une mauvaise semaine. J’espère que celui là n’écrira pas ses mémoires !
Je lui confiai lâchement, dès notre arrivée, le soin de nous accompagner sur tous les sites et de s’occuper de toutes nos accréditations. Et parce qu’un homme sous pression est beaucoup moins efficace, nous allâmes dès le premier jour d’incidents en incidents. Il finit par marcher toujours trente mètres devant nous pour s’assurer qu’il nous faisait bien entrer à la bonne porte. Le pauvre se fit porter pâle au bout de trois jours, me laissant sa voiture son chauffeur, et mon ingérable président. Cela se passa finalement assez bien, même si je finis par marcher à mon tour trente mètres devant Philippe Séguin, ce qui lui fit dire un jour, non sans humour, « Arrêtez de marcher si vite François, vous voulez devenir consul, ou quoi ? »
Un autre événement marqua Atlanta à l’occasion de notre semaine sur place : ce fut l’explosion d’une bombe en pleine nuit sur la place principale.
Ce fut Guy Drut, le ministre des sports français de l’époque, qui m’appela vers deux heures du matin pour me prévenir. Il n’avait pas osé appeler lui même Philippe Séguin, de peur de le réveiller de mauvais poil. Je branchai aussitôt CNN et décidai de prévenir mon Président.
Il alluma à son tour la télé et me rappela de sa chambre dix minutes plus tard sans émotion particulière. Vous m’avez réveillé pour une bombinette François …
L’homme d’Etat n’aime pas les petits événements …
Tout a été dit je crois sur cette pitoyable idée qui, après le
rendez-vous manqué de Séguin à Matignon fut la deuxième tragique erreur de Jacques Chirac qui allait amener, comble de la désolation, Chirac, encore tout jeune président, à devoir confier la politique de la France au premier secrétaire du parti socialiste
pendant le reste de son septennat. C'est-à-dire cinq ans!
Lorsque l’on pense à tous ces combats, à ces longues années d’attente et que l’on en arrive à ce ridicule de situation, on se dit tout de même que tout cela est bien malheureux.
Séguin en tant que Président de l’Assemblée fut bien consulté par le Président de la République, mais toute la force de ses arguments et l’annonce d’une prochaine défaite furent balayé par un soit disant sondage garantissant la victoire.
Le résultat fut une défaite cuisante qui entraîna Séguin à se lancer très rapidement à la conquête de la citadelle RPR.
Il s’en empara dans la déroute avec une assez grande facilité et réhabilita progressivement un certain Nicolas Sarkozy. Il comprit vite le potentiel de cet homme et l’intérêt d’une alliance avec lui dans un objectif de rassemblement.
Je suivis mon patron dans cette nouvelle aventure et fut nommé chef de cabinet. L’un de mes premiers rôles fut de rassurer un personnel fidèle et compétent, inquiet par l’arrivée d’un homme qu’ils ont longtemps perçu comme l’adversaire personnel d’Alain Juppé.
Le choix de Nicolas Sarkozy, considéré à l’époque comme un traître par beaucoup de chiraquiens parce qu’il avait choisi Balladur en 1995, ne rajoutait rien à la facilité. Pourtant Séguin, en le réhabilitant, s’adjoignait un fidèle numéro deux, terriblement efficace. C’est à cette époque que j’ai appris à connaître et à apprécier l’actuel Président de la République et à travailler avec ses proches : Brice Hortefeux, Frédéric Lefèvre et le nantais Franck Louvrier qui venait de rejoindre Sarkozy. Leur efficacité et leur solidarité dans l’action m’impressionnèrent dès le début.
J’ai aussi pu admirer comment Nicolas Sarkozy accepta de prendre, en pleine campagne européenne, le relais de Séguin qui, constatant son échec à rassembler tous les gaullistes et en particulier Charles Pasqua, renonça à tirer la liste du RPR. Sarkozy baissa la tête et alla courageusement dans un combat où il savait que le parti gaulliste n’avait jamais brillé.
Après les européennes se profilaient déjà les régionales.
C’est à ce moment là que je crus nécessaire de prendre du recul. Je ne me voyais pas spécialement une âme d’apparatchik ce que j’aurais pu rapidement devenir. La facilité et le confort ne correspondaient pas à mes attentes.
Je pensais qu’était venu le moment de me séparer d’un homme qui m’avait beaucoup donné mais qui avait sans doute moins besoin de moi dans le poste qu’il occupait, entouré de dizaine de collaborateurs. Je n’excluais pas que nos routes se recroisent un jour même si je ne suis pas un adepte des retours en arrière. La vie, je crois, est toujours devant.
C’est à cette époque que François Fillon, tout juste élu Président de la Région des Pays de la Loire, me proposa de devenir son directeur de cabinet à Nantes.
Le plus dur ne fut pas en la circonstance, de dire oui à François Fillon mais d’annoncer à Séguin que je le quittais. J’utilisai alors le vocabulaire footballistique dont Séguin était expert et qui contenait des nuances bien utiles pour la circonstance. J’évoquai ainsi le prêt d’un joueur à un club ami avec naturellement la possibilité pour le club formateur de reprendre à tout moment son poulain.
Il me rappellera habilement cette petite phrase quant à l’occasion de sa campagne municipale pour Paris, je vous l’ai dit, il tenta de me faire revenir.
A l’heure du bilan d’une collaboration à son origine très improbable et qui dura tout de même six ans, je n’ai que de la reconnaissance envers celui qui m’a tant appris de la France, de son histoire, de la République, de ses valeurs, de la Politique au sens noble du terme, moi le petit versaillais scolarisé chez les eudistes qui avait au départ si peu de choses en commun avec lui.
Jean François Copé, dans un récent ouvrage, a très bien résumé la relation qu’un collaborateur peut avoir avec son patron.
Il faut aimer ses exigences et pardonner ses excès.
J’ai aimé les exigences de Philippe Séguin, pardonné ses excès, et su garder ses grands et petits secrets. Je crois avoir conservé pour cela aussi jusqu’au bout son estime.
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